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Stephen Morrissey : le poète existentialiste montréalais moderne

Par Élizabeth Robert

Stephen Morrissey est né à Montréal en 1950. Il a vécu presque toute sa vie dans le quartier de Notre-Dame-de-Grâce, celui-ci est d'ailleurs omniprésent dans la poésie de Stephen. L'auteur y vit encore aujourd'hui avec sa femme, la poète Carolyn Zonailo, tout comme de nombreux autres artistes. C'est que la vie du "village ndg" semble en effet inspirer les écrivains.

En tant que descendant direct d'immigrants irlandais arrivés au Canada en 1840, Stephen Morrissey se passionne pour l'histoire de Montréal, celle des quartiers et des familles, ainsi que l'évolution de la société culturelle. D'ailleurs, depuis 5 ans déjà, il travaille sur un recueil de poèmes à propos de la vie à Montréal. Il dépeint le quotidien près des rues Girouard, Oxford et Harvard.

En plus d'être poète, auteur et historien, Stephen Morrissey est aussi professeur au Champlain Regional College de Saint-Lambert, il y enseigne la littérature canadienne anglaise tout en participant à de nombreuses lectures de poésie à travers le Canada. D'ailleurs, il est possible de l'entendre lors des lectures de poésies qui se tiennent à la boutique Chapters du centre-ville de Montréal, soit sur la rue Ste-Catherine.

Plus précisément, Stephen Morrissey donne dans le style poétique moderne tout comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir donnaient dans la prose engagée. La poésie de Stephen Morrissey est narrative et personnelle tout en étant accessible à tous. Les phrases sont longues, les vers brisés, certains diront qu'il s'agit de prose à ligne brisée. Il reste que Morrissey croit et applique la théorie existentialiste de T.S. Elliot et de Sartre. Selon lui, nous nous représentons le monde extérieur selon ce que nous vivons à l'intérieur. Bref, un enfant perturbé par la mort de son père verra le monde comme un ensemble cacophonique de bruits et de sirènes; soit sa façon à lui de vivre l'abandon et le rejet de ses parents.

En lisant Mapping the Soul et The Mystic Beast, les dernières œuvres de Stephen Morrissey, nous voyageons dans les pensées d'un homme moderne ayant vécu la dernière moitié du 20 ième siècle; il est l'héritier des guerres et des multiples conflits mondiaux. Par sa poésie, Stephen Morrissey nous fait entrer très loin dans l'intimité de sa vie privée. Il nous fait vivre ses angoisses et ses blessures existentielles. En effet, dans le recueil The Mystic Beast, troisième tome de la Shadow Trilogy, nous voyons défiler le temps et les étapes du deuil de Stephen : depuis l'enfance jusqu'à aujourd'hui, depuis l'ombre à la lumière, le tout, par la quête du sens. Finalement, avec le poème THE MYSTIC BEAST, le tout dernier du recueil, nous voyons exactement comment un homme finit par se sortir de la torpeur provoquée par la perte prématurée de l'amour paternel.

Stephen Morrissey a déjà publié nombres d'œuvres poétiques et de proses, dont certains ont déjà été traduits et d'autres sont en cours de révision. La publication du recueil traduit LA BÊTE MYSTIQUE est prévue pour l'hiver 2004. Il est possible de visiter la fiche signalétique de Stephen Morrissey sur le site des poètes canadiens pour en savoir plus : http://www.poets.ca/linktext/direct/morrissey.htm
ou encore sur le site de L'union des écrivains du Canada :
http://www.writersunion.ca/m/morrissy.htm [sic]

Commentaire: 1950 de Stephen Morrissey

Ce poème est l'un des plus longs et lourds qu'il m'ait été donné de lire. Il est rempli d'allusions à la guerre, à la misère, au meurtre et à "l'inhumanité" des hommes. Les références historiques sont nombreuses et riches de sens.

Pour moi, ce poème est l'expression même de l'échec historique, politique et social de l'homme du 20ième siècle. J'espère simplement que les lecteurs du 21ième siècle y verront un appel à l'aide et à la prise en charge sociale, morale et éthique. J'ai espoir que ce poème aura le pouvoir de changer les choses. Si ce n'est de faire cesser les hostilités, à tout le moins, d'émouvoir les plus insensibles et faire penser les plus frivoles et insouciants. Si seulement la discussion pouvait être engagée, je suis convaincue que ce poème pourrait aider les nouvelles générations à comprendre d'où nous arrivons et ce vers quoi nous nous dirigeons.

Traduction de 1950

Par Stephen Morrissey, Traduit de l'anglais par Elizabeth Robert.

Je suis né
au beau milieu du siècle:
cinquante ans avant l'an 2000
cinquante ans après 1900.
Le crématoire humain
était encore chaud;
Idi Amin et
Pol Pot étaient encore jeunes
en 1950; quelqu'un
a mis un marteau dans leurs mains
et leur a dit : "fracassez
le plus de crânes
possible,"
et ils l'ont fait. Le corps
de Hitler à peine froid,
ses jambes bleuies et noircies
de cendres et d'os;
comme si, toujours vivant,
il chuchotait
et de sa main droite,
encore en bon état,
esquissait des swastikas
dans la poussière.

Dans les années 1950
j'ai vécu chaque dimanche
après-midi en regardant
The Twentieth Century
à la télévision:
le débarquement et Dieppe,
des Messerschmitts et des Panzers;
des amis juifs à l'école avaient perdu
des lignées entières de leur famille,
ils ne feraient jamais leur
connaissance-
"un jour tu comprendras"
m'ont-ils dit. Nous nous imaginions
pouvoir entendre les bombes
exploser
dans le ciel rouge;
cachés sous la table de la cuisine
alors que les sirènes
retentissaient au loin, dans nos têtes,
le bruits des mitrailleuses,
comme la pluie sur un toit de tôle,
autant de balles tirées
que de gens tués, à Baby Yar
plus de 100 000; à Dresde
les rues maintenant liquéfiées.
Ces catastrophes se sont
désintégrées
dans l'atmosphère, comme de la
fumée;
ou bien était-ce Mao Tse-tung
et son Armée Rouge,
la Longue Marche,
le passage des gens traversant
le continent
de ce siècle?
Leur noms comme
des villes, des endroits où
les gens se donnent rendez-vous et
sont exécutés, ou bien ils se convertissent
et capitulent: Staline,
Hitler, Mussolini, Ho Chi Minh,
Castro.

Je suis né au milieu
d'un siècle reconnu
pour sa cruauté : les charniers
déterrées après des années;
des soldats polonais tués
dans une forêt tout près de
Varsovie, enterrés là où ils
sont tombés; des hommes en sarraus
blancs qui regardent les bulldozers
déterrer les morts,
des corps tuméfiés, de la chair grise,
des sexes noirâtres mis à nu,
dévoilés sans pudeur.
Ils ont suspendu les morts
sur le dos
des meurtriers
comme des carcasses de bœuf,
ils les ont jetés
dans une fosse
longue de plus d'un mile
les corps ballonnés
couverts de mousse.
Encore cette semaine
j'ai vu des morts à la télévision
dérangés et abandonnés
dans des vagues de boue, l'eau
couleur
de la chair en décomposition. Les
homicides, le meurtre de l'âme,
le meurtre de l'esprit;
traqués par les villageois
qui matraquent leur voisins
les coupant en morceaux à l'aide de
machettes;
l'abattoir humain,
un casse-tête sanglant de membres.
Nous ne pouvons supporter autant
de morts, alors
n'y pensons pas, continuons à vivre,
les morts ne peuvent revenir
à la vie, ils ne peuvent
revenir nous hanter;
que veulent dire tous ces corps,
maintenant que nous avons vu
tant de morts?

Nous combattons
le mal, sauvegardons
ce qui est précieux et bon:
ce que des mains préhistoriques ont
peint
sur les murs des grottes de Lascaux;
les tapisserie de Bayeux;
le livre de Kells.
Un pied dans chaque
moitié de siècle
je me souviens quand
Staline a affamé les Ukrainiens,
et quand les femmes ont pleuré
dans les rues de Saigon.
Nous sommes fascinés
par les scènes de meurtres; plus
nous en voyons et plus nous
échappons à
notre propre mortalité : les batailles
de rues,
le corps suspendu d'un homme
répétitivement battu
avec une chaise pliante en métal,
ses pieds à six pouces
de la terre;
son visage devenu noir,
une foule regarde
effrayée et béate
devant la mortalité de ce qui,
quelques instants auparavant,
lui ressemblait;
des milliers de tonnes
de souffrances, comme du poison,
relâché dans
l'atmosphère, les plaintes
et les gémissement enregistrés;
aucun catalogue de souffrances
n'est complet : Rwanda,
Arménie, Libérie,
Bosnie…

Pourquoi avoir choisi de traduire Stephen Morrissey

En la plume de Stephen Morrissey, j'ai retrouvé des images qui évoquent en moi des sentiments et des émotions intenses, je suis ainsi transposée en participante dans la vie des auteurs que je lis. Aussi, le vécu de Stephen Morrissey, son passé difficile et son futur ardu, voilà des principes de vie auquels j'ai moi aussi dû me plier.
Comme je ne savais pas à prime abord que Stephen Morrissey était poète, la façon dont j'en ai fait la découverte, est des plus étonnante. Dans le cadre d'un cours de traduction littéraire à Concordia, je devais trouver des auteurs canadiens-anglophones à traduire. Lors d'une recherche internet, j'ai découvert la Ligue des poètes canadiens. J'y ai vu nombres de noms et un en particulier: Stephen Morrissey. Je n'en croyais pas mes yeux. En effet, un ancien professeur de "Humanities : Vision of Art" en première session de cégep au collège Champlain portait le même nom. Par curiosité, j'ai visité sa fiche signalétique et je me suis aperçue que c'était le même homme. Très surprise et enchantée de savoir enfin ce qui passionnait mon ancien professeur, j'ai continué plus loin et je me suis procuré son dernier recueil The Mystic Beast. J'y ai alors fait une autre découverte encore plus étonnante. Tout comme moi, Stephen a perdu son père à un très jeune âge, suite à une maladie. Stephen Morrissey vit donc lui aussi avec les séquelles psychologiques et sociales que la perte prématurée d'un père peut entraîner. Dès les premiers vers, la plume de mon ancien professeur m'a tenue en haleine. Pendant des heures intenses je n'ai pu lâcher son recueil. En la poésie de Stephen Morrissey, je me suis reconnue, et plus particulièrement encore, en son poème "When Father Died".

De plus, un autre facteur important m'a incité à traduire Stephen Morrissey : il habite à moins de 5 minutes de la boutique où j'ai travaillé sur la rue Monkland, tout près de Oxford. Ainsi, le quartier dont il parle dans ses différents poèmes, je le connais très bien. Aussi, Stephen Morrissey m'a confirmé lors de nos discussions téléphoniques qu'il resterait toujours disponible si j'avais besoin de conseils. Ainsi, avec mon tuteur et l'auteur lui-même, je crois être en mesure de mener à bien une traduction fidèle et authentique de l'œuvre de Stephen Morrissey.

La traduction française du recueil The Mystic Beast est maintenant terminée et a été acceptée par les Éditions Triptyques et devrait être publiée en version unilingue au courant de l'hiver 2004.

Élizabeth Robert

Pour joindre sa traductrice Élizabeth Robert : elizabethrobert79@yahoo.ca

Translation and French introduction is copyright © 2003 by Elizabeth Robert
"1950" is copyright © 2003 by Stephen Morrissey

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